Plébiscite de tous les jours

Les commentaires sont innombrables sur les causes, les conséquences et les risques du Brexit.

Mais certains aspects de cet événement important me semblent avoir été peu discutés.

La décision de quitter l’Union, souhaitée par la majorité des électeurs britanniques et surtout, le fait que les institutions de l’Union et les autres Etats membres n’aient à aucun moment contesté la légitimité de cette intention, illustrent le fait que la construction européenne est bien la rencontre de volontés et non un projet impérialiste décidé par le haut. L’existence de l’article 50 permettant à un Etat de demander sa sortie est la marque claire de ce caractère volontaire. Cela peut paraître banal, mais on sait combien les processus de sécession ont, trop souvent dans l’histoire, eu des tours dramatiques, parfois guerriers ou violents.

Le deuxième élément de réflexion lié au Brexit est la question du « peuple européen ». Pour les eurosceptiques, l’inexistence d’un peuple européen rend impossible la construction d’une Europe démocratique. Or ce qui est en train de se passer au Royaume-Uni devrait conduire à remettre en cause ce qui ressemblait jusqu’à présent à une évidence. A l’intérieur du Royaume-Uni, le résultat du référendum est vécu comme un drame par des régions entières. Les signes d’attachement passionnel à l’Union européenne ne sont plus des faits individuels isolés.

Au moment où le risque de perte de la citoyenneté européenne devient majeur, la revendication au passeport européen prend des proportions inimaginables auparavant, notamment entre les deux parties de l’Irlande.

Mais c’est aussi dans les autres pays de l’Union qu’assistant à qui est en train de se jouer outre-Manche, les citoyens prennent conscience de leur attachement aux valeurs qui sous-tendent et inspirent la construction européenne. Au point que le risque de voir le Brexit ouvrir des boulevards aux eurosceptiques d’autres pays européens semble s’inverser : le chaos qui atteint le Royaume-Uni amène à prendre conscience du caractère structurant de la construction européenne.

Au-delà de tous ces éléments, c’est la question de la légitimité des Etats-Nations qui est posée avec les contrecoups du Brexit. La majorité des citoyens britanniques a-t-elle le pouvoir d’imposer ses vues à la majorité des Ecossais ou des Irlandais du Nord ? Ceux-ci sont-ils plus Britanniques qu’Européens ?

Cette question pourrait fort bien se transposer dans de nombreux autres états européens si d’aventure l’idée s’y organiser un référendum gagnait les esprits. Il est probables que les résultats différeraient très sensiblement d’une région à l’autre d’un même pays et que la question de l’articulation ou du conflit entre appartenance régionale, appartenance nationale et appartenance européenne se poserait en des termes très passionnels et potentiellement conflictuels.

Dans « Qu’est-ce qu’une nation ? », Renan définissait la citoyenneté comme un plébiscite de tous les jours. Ce plébiscite permanent est dorévanant ouvert et pas seulement au Royaume-Uni : la réponse que les habitants de l’Europe lui apporteront est loin d’être écrite à l’avance.

2 Comments

  1. Je ne suis pas d’accord sur tout.
    – il me semble parfaitement vrai que le Brexit illustre le fait que le débat ne se pose pas tellement sur les bases d’une opposition entre la Nation et l’UE. Quelle unité se dégage de la position britannique ? Aucune. C’est davantage des dynamiques régionales qui semblent se coupler (ou non) avec la perspective européenne. Ce que cela montre, en dernière analyse, c’est que le sentiment européen (et le clivage sur l’UE) semble se dessiner sur un autre axe: ni gauche-droite, ni par Etat. En revanche, je ne pense pas qu’on puisse mesurer ce plébicite de tous les jours aux demandes de passeports. Il y a aussi des questions pragmatiques (à prendre en compte, évidemment) mais il n’y a pas d’identité entre le sentiment européen et la volonté d’avoir un passeport d’un des pays de l’UE.
    – L’autre chose intéressante à noter dans le cas du Brexit, c’est l’échec de la stratgie birtannique de négociation. J’ai l’impression que le « leave » était pour une partie de ses défenseurs, un moyen de se donner du crédit lors de futures négociation avec Bruxelles, afin de négocier un statue encore plus particulier. L’UE fait maintenant pression pour que le UK sorte vite de l’UE. Aucune néociation possibles donc. Et tant mieux. Pour l’instant la réaction européenne est bonne et j’espère que cela tiendra

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    1. Jean-Luc Delpeuch 5 juillet 2016 at 3:19

      Bien d’accord sur l’échec du chantage à la sortie. Une fois celle-ci décidée, il n’y a plus rien à monnayer…

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