Les sans-culotte avaient pris la Bastille, les gilets jaunes sont venus à bout de l’ENA : petites réformes ou grandes révolutions ?

Conséquence du soulèvement des gilets jaunes et du grand débat qui s’en est suivi : le président de la république française annonce la suppression de l’école nationale d’administration (ENA).

Cette institution, conçue à l’origine pour démocratiser et professionnaliser l’accès à la haute fonction publique, était progressivement devenue le symbole d’une technocratie coupée des réalités du terrain. A travers les règles de recrutement des grands corps de l’état, ses diplômés disposaient d’une forme de monopole des postes à responsabilité de la haute administration, mais aussi de la sphère politique, du monde médiatique et des entreprises du CAC40.

Comme son nom « Ecole nationale d’Administration » l’indique sans ambiguïté, la formation dispensée par cette institution reposait sur trois fondements.

« École » : il s’agissait, sur un mode d’apprentissage scolaire, dans une relation de sachants à apprenants, d’inculquer les connaissances théoriques nécessaires à l’exercice de fonctions de haut niveau dans la fonction publique. « L’école » se distinguait de l’université : la recherche n’y avait pas réellement sa place, nul besoin d’un doctorat pour entrer dans les plus grands corps administratifs français.

« Nationale » : le cadre institutionnel de référence était l’Etat-nation, qu’il s’agissait, après la seconde guerre mondiale, de réhabiliter. Les carrières étaient conçues au service direct ou indirect du gouvernement national. Le distinguo était clair et l’étanchéité forte, entre fonction publique territoriale, fonction publique nationale et fonction publique européenne.

« d’Administration » : les matières enseignées relevaient avant tout du domaine juridique. La connaissance du droit public et de la jurisprudence administrative y étaient centrale. La capacité à rédiger des notes de synthèse et des textes normatifs y était cultivée.

Hasard du calendrier ou signe des temps ? Simultanément, presque jour pour jour, à l’annonce de la disparition de « l’Ecole nationale d’Administration », une institution de formation et de recherche d’un nouveau genre vient au monde : le « Collège européen de l’innovation territoriale », ou « Collège européen de Cluny ».

Cette initiative est totalement inconnue des sphères gouvernementales françaises. L’idée en a été lancée le 9 mais 2016 par un collectif de citoyens européens, soutenu par une association, basée à Cluny : le Centre de Conférences internationales de Cluny. Le projet est soutenu financièrement par le Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et accueillie sur le campus Arts et Métiers de Cluny. Le Collège européen se propose de devenir un lieu de référence pour des formations transdisciplinaires, tout au long de la vie et de pratiques de recherche-action en matière de démocratie locale, d’innovation publique, de design et ingénierie de projets dans les territoires. Après un premier site en France, la formation pourrait se développer en réseau, sur d’autres territoires européens.

Plusieurs établissements d’enseignement supérieur européens et des réseaux européens de collectivités territoriales ont décidé de s’impliquer dans le programme et d’y contribuer, tant en formation qu’en recherche.

Le Collège européen de Cluny a l’ambition de préparer les responsables de la gestion des biens communs (élus locaux, aux agents territoriaux ou aux responsables de l’économie sociale et solidaire, issus de tous les pays européens) dans le contexte des transitions auxquelles la société est confrontée, et en prenant en compte la complémentarité des niveaux d’action publique : locale, régionale, nationale, européenne.

La conviction qui anime cette « start up » dans le monde de l’enseignement et de la recherche, c’est qu’il est possible et nécessaire, en partant du bas, de repenser la gestion des biens publics et, ce faisant, de refonder la construction européenne : les modes d’enseignement du Collège européen de Cluny sont résolument aux antipodes de ce qui se pratiquait à l’ENA, ainsi que le reflète le vocable désignant la nouvelle institution.

« Collège » : l’approche pédagogique est collégiale. Les modules de la formation sont assurés par des enseignants-chercheurs issus de plusieurs établissements, originaires de plusieurs pays d’Europe, la pédagogie fait largement appel au partage d’expérience entre pairs

« Européen » : sans contester l’importance de l’échelon national, le Collège veut établir un pont entre échelles de gestion publique : locale, régionale, nationale européenne et internationale, et s’adresser à des publics venant de toute l’Europe, pour bénéficier de la richesse des expériences et des cultures territoriales, différentes d’un pays à un autre

« de l’innovation territoriale » : à la place de la matrice normative et juridique qui structurait les formations traditionnelles à la « haute administration », le Collège européen de Cluny veut cultiver chez ses auditeurs une capacité d’écoute et d’analyse des besoins des citoyens, une réflexion comparative sur les pratiques de la démocratie de proximité, une capacité à émuler l’intelligence collective et l’innovation dans les territoires, une aptitude au management de projets collectifs, une capacité à faire vivre et développer des réseaux, une aisance dans l’univers numérique, une aptitude à débattre et négocier ; par des pédagogies actives et la participation des apprenants à des expérimentations ou des prototypages de services innovants, en vraie grandeur, sur le terrain.

A partir de juin 2019, des séminaires de formation auront lieu, et le premier cursus diplômant débutera début 2020 (voir site web : collegecluny.eu)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>