A l’époque, savaient-ils ?

Un matin du mois de septembre 2029, vous découvrez que l’eau ne coule plus au robinet. A la fontaine publique vers laquelle vous vous précipitez, une foule attend déjà, bidons à la main. Renseignement pris, cette eau n’est pas potable. A la grande surface, les rayons d’eau minérale sont déjà vides.

Dans la journée, la mairie vous informe que le niveau des nappes est tellement bas que le réseau d’adduction n’est plus en mesure de fournir partout : des distributions auront lieu par camion-citerne, chaque foyer ayant un droit de tirage au prorata du nombre des membres de la famille, sur justificatif.

Au bout de quelques semaines sans amélioration de la situation, la vie quotidienne devient lourde, la propreté urbaine n’est plus correctement assurée, le prix des produits frais explose, il se murmure que des épidémies se développent. L’approvisionnement électrique devient sporadique, les centrales nucléaires et thermiques ayant été mises en veille par défaut de refroidissement. Les incendies de forêt se multiplient. Les tensions deviennent palpables entre les habitants.

Après quelques mois de réflexion, votre décision est prise. Vous allez quitter votre domicile pour rejoindre une région plus septentrionale, où l’eau et l’énergie restent abondantes : la Scandinavie, l’Islande, le Groenland, le Canada, l’Alaska ou la Sibérie, que le changement climatique a rendus plus hospitaliers.

C’est la Norvège que vous choisissez, même si les liaisons avec ce pays sont devenues précaires, du fait de l’afflux considérables de migrants. Le gouvernement nationaliste d’Oslo a instauré un contrôle strict aux frontières, notamment vis-à-vis des ressortissants des pays de l’ancienne Union européenne. Les tarifs pratiqués par les passeurs pour une entrée clandestine sur le territoire, depuis le Danemark ou le nord de la République indépendante d’Écosse, sont prohibitifs ; la sécurité de la traversée n’est pas garantie. Plusieurs connaissances ou membres de votre famille ont péri lors de tentatives de traversée. D’autres sont arrivés à destination, mais y vivent dans la clandestinité.

Ce scénario, vous l’imaginez difficilement pour vous. Et pourtant, depuis plusieurs années, tel est le sort d’innombrables habitants du Moyen-Orient et d’Afrique : la cause première des guerres et des misères qui les font fuir la terre de leurs ancêtres n’est ni la haine ethnique ni le fanatisme religieux : c’est le tarissement des ressources en eau et l’aridification des terres. Ces migrants de la soif sont suivis des habitants des littoraux, chassés par la montée du niveau des océans. Les populations du sud puis du nord du bassin méditerranéen, dont nous, leur emboîterons le pas, demain.

Pas besoin d’une imagination débridée pour prédire cet avenir : il est abondamment et éloquemment décrit et documenté par les études d’experts.

Nos enfants et nos petits-enfants s’interrogeront un jour : « à l’époque, nos anciens étaient-ils conscients de ce qui se passait ? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus tôt ? Défaut d’information ? Insouciance ? Irresponsabilité ? »

Oui, comment expliquer notre aveuglement face à la tragédie vécue par des personnes que nous croisons pourtant dans la rue ? Pourquoi ne sommes nous pas capables d’entendre leurs témoignages ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à comprendre le lien entre grandes migrations et changement climatique ? Jusqu’à quand resterons-nous les bras ballant face aux deux phénomènes, pourtant si intrinsèquement imbriqués ?

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