Europe, art de vivre ensemble

Europe, art de vivre ensemble
Chacun en Europe a mille raisons de dénoncer, de regretter ou de blâmer l’Union européenne, qui est à la fois perçue comme
trop éloignée des citoyens
trop complexe
trop mercantile
trop interventionniste
trop impuissante à défendre les valeurs de l’Europe sur la scène mondiale
trop conventionnelle dans ses raisonnements économiques
trop dominée par les grands Etats pour les petits Etats
trop dépendante des petits Etats pour les grands Etats

Ces reproches, ces déceptions et ces frustrations expriment-ils
un doute fondamental sur l’utilité de l’Union européenne,
ou une critique nourrissant une volonté de changement ?

Pour tenter de répondre à la question du sens de l’Union européenne, nous proposons un raisonnement « a contrario », pour tenter de répondre à la question suivante : « que se passerait-il sans l’Union européenne ou hors d’elle ? ».

Comme il est trop hasardeux d’imaginer comment l’histoire aurait pu se dérouler autrement, nous nous appuierons sur des situations réelles, présentes ou passées :
le Brexit,
la crise actuelle entre l’Espagne et la Catalogne,
les trajectoires de la République tchèque et de la Slovaquie, depuis la disparition de l’ancienne Tchécoslovaquie jusqu’à présent,
celles des anciennes républiques yougoslaves, depuis la disparition de la Yougoslavie jusqu’à présent.

Si l’on se penche sur le cas du Royaume-Uni, les partisans de la sortie de l’Union considèrent que, du fait des particularités de sa culture, grâce à la taille de son marché intérieur, de son niveau de revenu par habitant, supérieur à la moyenne de l’Union, et de l’existence de relations privilégiées avec les pays du Commonwealth, le Royaume-Uni aurait tout à gagner d’une sortie de l’Union européenne.

Sans préjuger de l’issue d’un processus complexe et inédit, l’amorce de trajectoire vers le Brexit (« amorce », car au moment où nous réfléchissons, le Royaume-Uni est toujours membre de l’Union et les effets de la trajectoire ne sont encore que préfiguration de ce qui est susceptible de se produire après la sortie effective de l’Union) indique que la rupture avec l’Union remet en cause les libertés de circulation et la participation du Royaume-Uni au marché unique européen :

affectant non seulement le libre-échange de part et d’autre de la Manche,

mais aussi la liberté pour les citoyens européens de travailler au Royaume-Uni et réciproquement ; or les Européens travaillant au Royaume-Uni ne sont pas, comme l’imaginait les populistes, des hordes de « plombiers polonais » venant priver de travail leurs collègues britanniques, mais les porteurs de compétences multiples qui, avant même que le Brexit ne soit consommé, commencent à faire défaut dans de nombreux secteurs vitaux de l’économie britannique (santé, services, industrie, finances, numérique),

la sortie de l’Union remet en cause le fait que le Royaume-Uni bénéficie de financements de l’Union, sauf à continuer à payer ultérieurement sa contribution à ces programmes : programmes de recherche et développement, bourses Erasmus, soutien aux régions, soutien à l’agriculture ; alors que les partisans du Brexit pensaient que le Royaume-Uni allait économiser beaucoup d’argent public en quittant l’Union, force lui est aujourd’hui de constater que les financements de l’Union sont vitaux dans certains secteurs,

la perspective de sortie de l’Union provoque de fortes réactions de différentes composantes du Royaume-Uni, et risque de provoquer un regain de tension, notamment entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. De même avec l’Ecosse, qui a comme l’Irlande du Nord majoritairement voté en faveur du « Remain », et qui envisage sa séparation d’avec le Royaume-Uni pour rester dans l’Union,

la négation de la citoyenneté européenne se révèle choquante pour de nombreux Britanniques, jeunes et moins jeunes, ayant goûté à l’immense richesse d’une culture européenne qui ne se résume pas à celle de la Grande-Bretagne, et qui n’imaginent pas devoir y renoncer,

quant à la question de l’immigration, l’idée que le Brexit allait protéger le Royaume-Uni semble battue en brèche : le Royaume-Uni pourrait être davantage confronté à la pression migratoire après la séparation qu’avant, dans la mesure où la solidarité communautaire consistant à ce que d’autres pays accueillent les migrants désireux de se rendre au Royaume-Uni ne résistera pas longtemps.

Ainsi, avant même que la séparation ait été consommée, les effets déstabilisants du Brexit sont d’ores et déjà à l’œuvre de façon tangible : chute de la Livre Sterling, ralentissement de la croissance, augmentation des dépenses publiques, démoralisation d’une partie de la population, carence de main d’œuvre dans de nombreux secteurs d’activité, départ d’entreprises étrangères, tensions politiques mettant en jeu l’existence même du Royaume-Uni. Chose inimaginable il y a quelques mois encore, des citoyens britanniques manifestent, bannière étoilée au vent, pour réclamer l’annulation du Brexit.

Ils prennent en effet conscience que si le Brexit est « hard », ses effets délétères pour l’économie seront maximum, et s’il est « soft », le Royaume-Uni se retrouvera dans la situation peu enviable de la Norvège ou de la Suisse : respecter les règles de l’Union et accepter l’autorité de la cour de justice de l’Union, sans plus participer aux processus de décision fixant les règles du jeu communautaire.

L’étude de la crise entre l’Espagne et la Catalogne apporte un éclairage complémentaire à notre réflexion par l’absurde. Ni la Catalogne, ni l’Espagne ne remettent en cause leur participation à l’Union. Or la séparation d’avec l’Espagne ferait juridiquement sortir la Catalogne de l’Union et la contraindrait à demander son adhésion, de la même façon qu’une Écosse devenue indépendante du Royaume-Uni aurait à faire acte de candidature.

Mais entre l’Écosse et la Catalogne, les deux situations sont très différentes puisque l’Espagne, qui entend bien rester membre de l’Union, aurait les moyens de s’opposer à la demande d’adhésion de la Catalogne, dans le cadre de la règle d’unanimité des membres qui prévaut en la matière. Alors que le Royaume-Uni, sorti de l’Union, n’aurait aucun moyen de s’opposer à l’adhésion d’une Ecosse devenue indépendante.

Ainsi, un des freins les plus forts aux velléités d’indépendance catalane pourrait être le risque perçus par ses citoyens, que la Catalogne ait à sortir du cadre de l’Union européenne. Les manifestations d’unionistes catalans, brandissant les trois drapeaux de la Catalogne, de l’Espagne et de l’Union européenne illustrent l’effet repoussoir sur eux d’un scénario de sécession d’avec l’Espagne et donc d’avec l’Union européenne. Ces trois drapeaux brandis simultanément sont aussi le symbole du fait qu’identité régionale, identité nationale et identité européenne ne s’excluent pas, mais se conjuguent.

Dans le cas du « divorce de velours » entre Tchèques et Slovaques, la séparation s’était faite entre les deux républiques, à une époque où la fédération qui les unissait n’était pas membre de l’Union. Beaucoup d’observateurs imaginaient alors que la séparation se traduirait par d’importantes difficultés politiques et économiques, notamment pour la Slovaquie, jusque-là dépendante des financements de Prague. Or l’Union et ses règles de libre circulation ont servi de cadre aux relations entre les deux républiques, rendant inutile l’érection de barrières entre elles, évitant que leurs entreprises aient à se replier sur des marchés réduits comme peau de chagrin. Les financements structurels européens ont joué un rôle d’accélérateur de croissance.

C’est pourquoi, déjouant les pronostics économiques et politiques les plus sombres, la croissance a été rapide dans les deux républiques, la confiance des investisseurs y a été forte, les finances publiques maîtrisées. La Slovaquie est rapidement entrée dans l’Eurogroupe, hypothèse que personne n’aurait imaginée 10 ans plus tôt. Le revenu moyen par habitant en République tchèque comme en Slovaquie est dorénavant proche de la moyenne de l’Union européenne.

Si l’on rappelle maintenant a contrario le cas de l’ancienne Yougoslavie (Slovénie mise à part qui a d’emblée été considérée, à l’instar de la République tchèque et de la Slovaquie, comme ayant vocation à adhérer à l’Union) : l’absence de perspective d’adhésion pour les autres républiques de l’ancienne Yougoslavie a contribué aux conflits qui les ont déchirées. Plus tardivement, la perspective d’adhésion enfin reconnue a contribué à apaiser les tensions, rendant possible l’entrée de la Croatie, probablement suivie par d’autres.

Ces quatre trajectoires, très différentes les unes des autres, mais qui ont en commun la comparaison entre une vie hors du cadre de l’Union européenne et une participation à celle-ci, suggèrent que l’herbe n’est pas plus verte de l’autre côté de la limite de l’Union. C’est lorsque l’on risque d’être privé d’un bienfait qu’on mesure mieux la chance qu’on avait d’en bénéficier, même si cette situation paraissait acquise définitivement.

Marine Le Pen a appris à ses dépens, lors du second tour de l’élection présidentielle française, que ses concitoyens, même s’ils sont critiques sur la construction européenne, sont attachés à la participation à l’Union et à l’euro ; elle n’avait pas mesuré l’effet repoussoir de son programme de retour au franc puis de sortie de l’Union.

La série d’études de cas à laquelle nous venons de procéder conduit à l’idée que dès lors qu’il est remis en cause, le « vivre ensemble en Europe » et « l’acquis communautaire » deviennent désirables et mobilisateurs pour les citoyens. Ainsi, les critiques et les reproches assez largement adressés à la construction européenne ne sont majoritairement pas à interpréter comme des refus du principe de l’Union, mais comme une exigence prenant sa place dans le débat démocratique, à l’intérieur d’un cadre institutionnel, qui s’est progressivement affirmé comme légitime voir indispensable.

On pourrait en rester là et conclure que tout va pour le mieux en Europe, et qu’il n’y a rien de fondamental à changer. Ce serait se priver de l’intérêt critique que les citoyens portent à la construction européenne pour faire progresser celle-ci et inventer un art de vivre ensemble qui prenne en compte l’expérience de plus de 60 années de construction européenne.

Les trajectoires que nous venons d’analyser devraient en particulier inciter à se pencher sur une question fondamentale, longtemps restée dans le domaine du non-dit : celle des relations entre les collectivités locales, les régions, les Etats, l’Union européenne et le monde. Aucun de ces niveaux n’a le monopole de la vie démocratique. La citoyenneté s’exerce à chacun de ces niveaux, de façon complémentaire et pour ainsi dire « emboîtée », comme le sont les poupées russes, l’une à l’intérieur de l’autre.

Aimer sa commune et participer à la vie démocratique en son sein aide à aimer sa région, son pays et l’Europe. Chacun des niveaux de citoyenneté se nourrit des autres niveaux et le vivre-ensemble s’organise d’autant mieux que l’articulation est bien conçue entre les différents étages de l’édifice, avec la subsidiarité comme principe : l’organisation commune est d’autant plus légitime et efficace qu’elle est conduite à petite échelle.

Il est utile ici de faire référence à la pensée de Masaryk, sur « l’activité à petite échelle » et son intérêt pour les « petites nations », éloge de la proximité. Il faut aussi évoquer Vaclav Havel et sa « politique qui vient d’en bas », à l’inverse de la technologie du pouvoir qui descend d’en haut.

Cultiver la « responsabilité », c’est donner la priorité à la proximité. Etre responsable, c’est être capable de « répondre » aux interpellations des citoyens, c’est savoir écouter, savoir débattre, savoir assumer. A grande échelle, la responsabilité est plus impersonnelle, plus diluée. A petite échelle, la responsabilité est directe. Quand un élu local se trouve sur la place du marché, il est au contact personnel des citoyens qui le connaissent et qu’il connait. Il lui faut entendre les critiques, recevoir les suggestions, être capable de rendre compte.

Malgré le rôle croissant du Parlement européen, l’Union est encore trop souvent perçue comme un jeu diplomatique et intergouvernemental, éloigné de la vie réelle. Pour que l’Europe gagne en démocratie et en responsabilité, il faut qu’elle soit fondée non seulement sur les États et le Parlement européen, mais qu’elle soit aussi en dialogue avec les régions, les collectivités locales et les citoyens. Les maires et autres élus locaux sont détenteurs d’une expérience irremplaçable de la démocratie, ils sont au cœur de l’agora de leur cité. C’est la raison pour laquelle, dans toutes les démocraties, ce sont les maires qui recueillent le plus fort taux de confiance des citoyens. C’est donc aussi avec eux qu’il faut construire l’Europe citoyenne.

L’Union européenne serait bien inspirée de faciliter l’éclosion d’un archipel de lieux de dialogue, d’échange d’expériences, de recherche-action et de formation sur la question de la démocratie locale et de sa contribution à la construction européenne. Ces creusets de débat, auxquels participeraient les élus locaux originaires de toute l’Union, et où les députés européens et les commissaires pourraient se plonger dans la réalité des terrains de l’Europe, permettraient de mettre au point les nouvelles formes du vivre-ensemble européen, et de les expérimenter.

A partir de ces creusets du débat, pourraient être organisées les modalités d’une mobilité des élus locaux et des jeunes citoyens européens, une sorte de « studium generale », tour d’Europe de la citoyenneté.

La République tchèque a un rôle important à jouer dans cette construction d’une démocratie européenne originale. Au cœur de l’Europe, elle dispose d’une tradition de pensée attachée à la responsabilité personnelle et à l’organisation de la société par ses acteurs de base. Hus, Chelcicky, Comenius, Masaryk, Patocka, Havel, pour ne citer que quelques-uns des penseurs qui ont contribué à cette réflexion.
Quel meilleur lieu que le Château de Prague, dans lequel deux présidents philosophes ont œuvré, pour créer un de ces premiers creusets du débat citoyen européen ?

Donner de la vigueur à la démocratie européenne, c’est aussi donner un enjeu réellement européen à l’élection des députés. Il faut mettre en œuvre la proposition, faite par Emmanuel Macron, de consacrer, au lendemain du Brexit, les 70 sièges de députés européens jusqu’à présent élus par les Britanniques, pour faire place à des députés issus de listes européennes, mêlant les différentes nationalités de l’Union. Ainsi les électeurs glisseront deux bulletins dans l’urne : la liste de leur choix pour les représenter au niveau de la circonscription dans laquelle ils vivent et la liste européenne de leur choix représentant l’ensemble de l’Union.

Construire la citoyenneté européenne, c’est enfin assurer la formation européenne à tous les niveaux de la formation tout au long de la vie, en histoire, géographie, éducation civique, littérature, arts.

L’Europe dispose de toutes les institutions dont a besoin une démocratie, il suffit maintenant de les nourrir de débats, d’idées, de culture et d’innovations, et tout le reste viendra par surcroît.