La prophétie de Proudhon

Le débat européen est à la recherche de repères. Il est temps de relire Pierre-Joseph Proudhon. Cet auteur du 19ème siècle est une référence aussi incontournable qu’oubliée.

Proudhon est un éminent penseur du socialisme, mais sa vision s’oppose à celle de Marx, en particulier en ce qui concerne le rôle de l’Etat.

Pour Proudhon, deux valeurs irréductibles s’affrontent : la liberté et l’autorité. Les régimes unitaires, qu’ils soient républicains ou monarchiques, imposent l’autorité de l’Etat. L’exécutif étend sans cesse ses prérogatives et nourrit en permanence sa soif de pouvoir, entraînant une dérive vers l’absolutisme ou l’autoritarisme.

A l’inverse, dans un régime libéral, le principe moteur est la liberté. Proudhon distingue deux types de régime libéraux : la démocratie et l’anarchie. Notons que Proudhon, tout socialiste qu’il est, est adepte du libéralisme, dans le champ politique comme dans le champ économique.

Proudhon montre aussi comment un régime démocratique peut évoluer en régime autoritaire, par accaparement progressif de l’autorité par l’exécutif élu. La seule sortie est alors la révolution.

A ses yeux, un seul type de régime politique permet de maintenir durablement la liberté : c’est le régime fédéral. L’essence du fédéralisme, c’est la passation d’un contrat entre communautés fédérées. Ce contrat définit précisément les matières que les communautés décident de confier à une autorité de niveau supérieur. Tout le reste demeure de leur ressort. La caractéristique principale du fédéralisme réside dans l’importance de la liberté que les entités fédérées se réservent, empêchant la dérive autoritaire du niveau fédéral.

Proudhon pense que cette notion de fédération est valable à plusieurs étages: il théorise la notion de fédération de fédérations.

S’agissant de l’Europe, Proudhon est bien entendu un adepte de la solution fédérale. Mais il doute fortement que celle-ci soit possible avant longtemps. Citons le : « une confédération entre grandes monarchies, a fortiori entre démocraties impériales, est chose impossible. Des Etats comme la France, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie, la Prusse peuvent faire entre eux des traités d’alliance ou de commerce. Il répugne qu’ils se fédéralisent. D’abord parce que leur principe est contraire, qu’il les mettrait en opposition avec le pacte fédéral ; qu’en conséquence, il leur faudrait abandonner quelque chose de leur souveraineté et reconnaître au-dessus d’eux, pour certains cas, un arbitre. Leur nature est de commander, pas de transiger ni d’obéir. » Plus loin il ajoute : « il n’est pas étonnant que l’idée de fédération soit demeurée jusqu’à nos jours comme perdue dans la splendeur des grands Etats. »

La fédération perdue dans la splendeur des grands Etats : près de deux siècles plus tard, la prophétie de Proudhon demeure d’une brûlante actualité. La France et l’Angleterre se comportent, plus que jamais, comme des démocraties impériales, incapables d’admettre et d’organiser une véritable fédération européenne. Les politiciens brouillent le débat à dessein, puisqu’ils refusent la vision fédérale au motif qu’ils ne veulent pas d’un super état européen intégré. Alors même qu’une fédération est l’inverse d’un Etat intégré.

Proudhon, réveille toi, ils n’ont rien compris !

L’Europe en panne

Comment lutter contre le chômage tout en corrigeant les déséquilibres au niveau national en matière d’endettement et de solde budgétaire ? C’est le débat qui attise les passions en Europe, en France et qui fracture le parti socialiste.

Pour les uns, dont François Hollande et Manuel Valls, favorables à la « politique de l’offre », la priorité consiste à envoyer des signaux positifs aux entreprises (baisses des impôts, des charges et des contraintes administratives, modération des salaires) avec l’espoir que la sphère industrielle se mette à produire davantage, à investir et donc à embaucher.

Pour les autres, Montebourg et aile gauche du PS, tenants de la « politique de la demande », il faut augmenter le pouvoir d’achat, réduire la fiscalité des ménages, et libérer la dépense publique, afin de créer un surcroît de demande.

Or à court terme, la politique de l’offre comme celle de la demande provoquent une réduction des recettes fiscales, celles issues des entreprises dans un cas, celles provenant des ménages dans l’autre, ayant pour effet une réduction des recettes de l’État, avant que, si tout se passe bien, la relance économique ne suscite, dans un deuxième temps, un regain des recettes fiscales.

Mais le bon sens indique que l’offre sans la demande, ou la demande sans l’offre ne mènent pas loin. Si l’on conjuguait donc, comme c’est souhaitable, politique de l’offre et politique de la demande, l’effet d’étranglement pour les comptes publics serait encore plus brutal à court terme.

Comment sortir de cette impasse ?

Selon Stiglitz et Piketty, qui dénoncent le creusement vertigineux des inégalités de revenus entre ceux qui vivent de « l’économie réelle » (ouvriers employés petits entrepreneurs) et ceux qui vivent des rentes de la finance, c’est la boulimie de la sphère spéculative qui provoque l’atonie de la sphère productive.

Dans leur optique, la voie du salut passe par une vigoureuse taxation des rentes et des transactions spéculatives, accompagnée d’une régulation plus forte du secteur de la finance et d’une action volontariste en matière monétaire et de crédit : on génère ainsi de nouveaux revenus pour la sphère publique, qui peuvent être redistribués. Cela permet un surcroît de demande et cela rend possible une moindre pression fiscale sur la sphère productive. Quadrature du cercle : l’offre plus la demande, sans la dégradation du solde budgétaire et de l’endettement.

Or en Europe, les actions nécessaires à ce cercle vertueux ne sont imaginables qu’au niveau de l’Union. Les banques centrales nationales n’ont en effet plus barre sur la politique monétaire et de crédit dans la zone euro : c’est la BCE qui gouverne ; d’autre part un Etat qui déciderait seul et hors de toute coordination européenne, d’alourdir sa fiscalité sur la sphère financière serait rapidement contraint à céder, face à la menace d’exode massif des institutions financières et des grandes fortunes vers les États les plus laxistes.

La particularité de l’Europe, c’est donc que les déséquilibres budgétaires et le surendettement concernent les Etats (le budget de l’Union européenne est quant à lui à l’équilibre et son endettement est quasiment nul), alors que le niveau pertinent pour agir en matière fiscale, monétaire et de crédit est celui des institutions de l’Union.

Tout se passe donc comme si les gouvernements nationaux n’avaient d’autre possibilité que d’actionner le frein, alors que la pédale de l’accélérateur n’était accessible qu’aux responsables européens… qui ne pensent qu’à freiner. Comment le véhicule européen pourrait-il donc avancer ?

Pour éviter la panne, l’Union européenne doit accéder à des compétences accrues en matière budgétaire et fiscale. Il n’y a pas d’autre issue crédible que de reconnaître la nature fédérale de la construction européenne. Dans ce cas seulement, les institutions européennes pourront disposer des moyens et de la légitimité nécessaires à l’exercice de la régulation de la sphère financière. Elles pourront accéder à de nouvelles ressources budgétaires, leur permettant de jouer pleinement le rôle moteur qui fait actuellement cruellement défaut, redonnant ainsi des marges de manœuvre aux États.

Mais les partisans de la politique de la demande sont-ils prêts à cette révolution culturelle, contraire à leur réflexes souverainistes ou euro-sceptiques ? Eux qui présentent l’Allemagne en bouc émissaire, seront-ils enclins à la rejoindre dans la recherche d’une union politique européenne ?